Quand le début d'une histoire donne le ton...

“Les chandeliers émettaient une lumière tamisée, accompagnant la douceur du crépuscule. Dans la salle de bal, l’air encore tiède de cette fin d’été rentrait par les fenêtres largement ouvertes et exhalait un parfum sucré. Les fleurs du parc Royal s’en donnaient à cœur joie.

Leur odeur me retourna l’estomac. Tout autant que le sourire triomphant d’Isabella, accrochée telle une sangsue au bras du Prince Toma. Mon fiancé. Enfin, plus pour très longtemps au vu de la trombine outrée qu’il me présentait.

Mon cœur se figea, il n’allait quand même pas…

— Évangéline Seymour ! s’exclama mon  fiancé.

L’orchestre qui jouaient en sourdine une valse à la mode eut un raté, mais continua tout de même son travail. Les conversations, elles, s’arrêtèrent aussitôt.

Je ravalais la bile dans ma gorge et fit une profonde révérence. Toma m’écrasait de son regard noir. Entourée de courtisans qui s’écartèrent aussitôt, je m’avançais au bas de l’estrade. Avaient-ils senti le vent tourné ? Bien sûr. Cette bande d’hypocrites. Du coin de l’œil, je vis mon frère, Victor, poser sa coupe. Je lui fis un signe discret de la main afin qu’il ne s’attire pas les foudres de notre futur Roi.

La mère de mon fiancé avait sorti son éventail, elle trônait derrière son fils, majestueuse et létale. Ses propres yeux sombres luisaient. Ils étaient de mèche. S’en était fini. La rage m’envahit quand Toma commença à déclamer des inepties :

— Évangéline, je ne peux plus supporter ton comportement. Toi, si froide et inutile. Je ne t’ai jamais aimé et tu ne feras jamais une Reine aimante et juste, comme notre mère à tous.

Je baissai la tête sous les ricanements. Je me mordis la lèvre pour ne pas répondre. Il m’humiliait devant tout le monde. Je devais retenir la colère qui m’agitait déjà. La Reine regardait. Je savais ce que je risquais.

— Évangéline, toi qui as tant malmenée Isabella, ma bien-aimée, je te répudie. Je romps sur le champ nos fiançailles.

Mal-quoi ? Il rigolait ou quoi ? Comment avais-je pu m’amouracher d’un tel crétin un seul instant ?

— Mon cher prince, ne puis-je m’empêcher. Je n’ai jamais approché Dame Isabella Iverna et…

— Mensonges ! chevrota la nouvelle grue de mon futur-ex-fiancé. Nombre de fois, vous m’avez fait des remarques désagréables et vous m’avez bousculé la semaine dernière au Bal des Lumières.

Allons bon. C’était un coup monté ! Je crispai mes mains sur ma robe. Le mana que je contenais depuis un peu trop longtemps pulsa sous ma peau, accompagnant ma colère. Il faudrait que je m’en décharge bientôt sous risque d’incident.

Je respirai un bon coup, retenant une grimace à cause des effluves écœurants des roses.

— Prince Toma, repris-je comme si l’autre n’avait rien dit. Je n’ai jamais eu aucune interaction avec Dame Isabella. Si vous souhaitez rompre nos fiançailles, grand bien vous fasse. Demandez donc à notre Reine et à notre Roi, je suis sûre qu’ils accéderont à votre demande.

Je fis mine de faire demi-tour. Mes genoux tremblaient de rage. Quatre ans. J’avais gâché quatre longues années de ma vie pour ce crétin fini.

Dans mon élan, je sentis qu’on me poussait un peu rudement à l’épaule et je me ramassais au sol dans un froufrou de jupons. Les courtisans étouffèrent un rire gras. Mon frère se précipita vers moi. Je levai la main pour le stopper. Mais alors que je tentais de me redresser, je sentis mon mana oppresser ma gorge. Je me mis à trembler si fort que mes dents s’entrechoquèrent. Ce n’était pas normal. J’étais encore trop loin de la rupture pour que cela soit si grave.

Je tentais de me relever pour foudroyer Toma du regard une dernière fois avant de définitivement quitter la salle, mais celui-ci s’était approché de moi, sa pimbêche postée dans son dos. Il jeta à mes pieds la bague de fiançailles que je lui avais offerte. Mon cœur de jeune fille se dessécha à cet instant.

La rage n’est jamais bonne conseillère, mais parfois, elle ne vous laisse pas le choix. Sans pouvoir m’en empêcher, j’attrapais le bijou et le lui renvoyai. Malheureusement, mon geste s’accompagna d’un flux incontrôlé de mana.

La bague arriva à toute vitesse sur le Prince, en plein dans l’œil. Le public retint son souffle. Un grand cri secoua l’assemblée. La Reine se précipita sur son fils en hurlant :

— Crime de lèse-majesté ! Gardiens ! Saisissez-vous d’elle !

La vague de mana me submergea, à mon grand désespoir. Dans un gémissement, j’en laissai échapper. Impossible de me retenir. L’afflux d’énergie repoussa mes assaillants, mais la douleur me figea sur place. Je ne pus alors leur résister plus longtemps et l’on me jeta dans un cachot sombre, loin des paillettes de la cour de Zéphiria.

Après sept jours à croupir dans ma cellule, le soleil du petit matin m’éblouit. Il faisait beau pour ma pendaison, quelle ironie. Je crispai mes poings. Bientôt. Je devais le tenter.

Les discours et les récriminations du Prince et de la Reine se fondirent dans un brouhaha auquel je ne prêtai pas attention. Je restais concentrée sur mon objectif, ma rage alimentait mon mana qui couvait.

On me poussa dans le dos et j’avançais vers mon destin. Le soldat devant moi me délia les mains, tandis que la corde glissait autour de mon cou.

Aussitôt, le sol sous mes pieds se déroba. J’étouffais. Le sang pulsait dans mes tempes. Vite, vite, vite ! Je libérai mon mana en agonisant et le concentrai dans le cercle patiemment gravé dans ma chair au creux de ma cellule humide. Le tout pour le tout.

À cet instant, la mort me cueillit.