Il ne peut résister à son chant...

“Je me frottai les yeux avant de les poser sur mon sac à dos. Je n’avais aucune envie de relire mes cours… J’attrapai mon téléphone portable. J’allais me mettre à jouer dessus quand un chant s’engouffra dans ma chambre, porté par le vent.

La voix claire résonna en moi, écho nostalgique et familier. Cette fois-ci, je ne pouvais pas laisser passer l’occasion.

Je sautai de mon lit et me précipitai vers mon étui pour en sortir mon violon. Sans réfléchir, j’appuyai sur le bouton « enregistrer » de mon téléphone. Le chant se tut. La déception me coupa les jambes, et c’est les genoux flageolants que j’osai tout de même m’approcher de la fenêtre.

Sur le balcon d’en face, à un mètre du mien, Lili contemplait l’horizon, cheveux au vent. Une jolie robe jaune et noire voletait autour d’elle. Je m’avançai, hypnotisé. Le plancher grinça sous mes pieds. Elle se tourna alors vers moi, avisa mon instrument et me gratifia d’un sourire triste. Les larmes me montèrent aussitôt aux yeux, je clignai des paupières. Peut-être ne voulait-elle pas qu’on partage ce moment ensemble ? Je me détournai, la honte pesant sur mes épaules.

Alors que je posais le pied sur le rebord de ma fenêtre, elle fredonna :

« Say it’s true, there’s nothing like me and you

I’m not alone, tell me you feel it too »[1]

Les paroles entonnées par Lili s’enroulèrent autour de moi. Cet air… Je reconnus Runaway des Corrs, l’une de mes chansons préférées. Je réinitialisai le microphone de mon portable en le glissant à terre et calai mon violon au creux de mon cou. Les premières mesures s’écoulèrent, inscrites dans ma mémoire, dans mes doigts, dans mon âme.

Lili reprit au premier couplet. Sa voix soutenait ma musique, et nous créions un monde où nous étions en phase. J’égrenais des notes claires, et les paroles de la chanson s’échappaient de sa bouche avec une telle beauté que mon ventre se noua.

Le cœur léger, le sourire aux lèvres, je me laissai porter par sa mélodie magnifique, l’accompagnant au mieux de mes capacités. Je mis tout mon être dans cette chanson. Je tendais mes perceptions vers elle, m’ouvrant comme jamais je ne l’avais fait auparavant.

Je sentis sa tristesse, son désespoir, sa joie qui transparaissaient dans les éclats de sa voix. La musique parlait pour nous là où les mots ne suffisaient plus. Je voulus lui transmettre ma compassion, ma peur et surtout mon… affection. L’harmonie du morceau que nous jouions nous reliait enfin, comme un filin se renforçant à chaque instant.

Ce moment hors du temps s’arrêta lorsque la chanson se tut. J’étais à bout de souffle, elle aussi. Le visage rouge, nous nous contemplions l’un l’autre. J’avais l’impression de la redécouvrir. Ses taches de rousseur, ses grands yeux noisette aux cils interminables, ses joues rebondies et ses lèvres pulpeuses. Oui, Lili était ronde, plus ronde que la moyenne, et alors ? Le corps était une façade. Et moi, j’aimais tout d’elle. Dedans et dehors. Nous sommes tous différents. Pourquoi vouloir se conformer à un idéal inatteignable ?

Pour moi, elle était cent fois, mille fois plus belle que ces filles de papier glacé. Son rire, ses plaisanteries et son intelligence discrète étaient beaucoup plus séduisants que des jambes fines. La complicité que nous partagions avant était tellement plus précieuse qu’un ventre plat.

Nous étions face à face, séparés par le vide entre nos balcons. Même si j’étais petit, plus petit qu’elle, en tendant le bras, j’aurais pu attraper l’une de ses mèches acajou flottant dans la brise.

Je serrai le poing sur mon archet, les entrailles nouées, la gorge en feu. Et puis, je surpris mon reflet dans ses yeux. Mes lunettes, mes boutons. J’avais beau pérorer sur l’acceptation de soi, j’en étais si loin moi-même…”

[1] Dis-moi que c’est vrai, il n’y a rien comme toi et moi / Je ne suis pas seul(e), dis-moi que tu le ressens aussi (traduction de la chanson Runaway – The Corrs)

Disponible chez Noir d’Absinthe

ou sur amazon en numérique